slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img
slider img

D es formes furtives, dans un brouillard, dansent. Les ténèbres enveloppent tout à nouveau. Les silhouettes reviennent au rythme des ba...



Des formes furtives, dans un brouillard, dansent. Les ténèbres enveloppent tout à nouveau. Les silhouettes reviennent au rythme des battements du cœur, comme si, à chaque apport de sang frais et oxygéné, la divine pompe amenait la lumière au cerveau. Parfois, des sons sourds lui parviennent aux oreilles. Sont-ce vraiment les bruits du monde extérieur qui tempêtent dans ses tympans ? Le mouvement de l'air au passage des ombres ? La nuit, les ténèbres, le néant, l'oubli, la conscience envolée. Puis, comme pris dans un cyclone, un siphon déchaîné, les sensations se précipitent, la lumière jaillit de toute part, les bruits s'affolent, la brume s'éclaircit. Le bruit, la lumière, le bruit, la lumière, la lumière, le bruit... Stop ! Ses yeux viennent enfin de s'ouvrir, interrompant cette fureur. Un vent léger et doux lui caresse le visage, juste ce qu'il faut pour revenir doucement de sa torpeur et laisser ses neurones et ses synapses réactiver tous les circuits de son encéphale, bien douloureux à cet instant. Il reste recroquevillé, prostré, couché sur le flanc, les jambes relevées contre lui, en une boule compacte. Ses yeux, par contre, sont très actifs et scrutent chaque recoin de son environnement. Quelque chose ne va pas. Il y a une incohérence dans ce qu'il perçoit. Est-ce son esprit qui est encore ensommeillé ? Alors, il attend. Il regarde. Le sol est dur et froid sous son corps lourd. Sa hanche, son épaule semblent vouloir s’y incruster vainement et chaque tentative de mouvement lui arrache un cri de douleur, une douleur intense. Ne pas bouger. Attendre. Regarder. Il n’aperçoit autour que le ciel crépusculaire et quelques sommets d'immeubles d'où scintillent des lumières et ce ciel qui s'assombrit. Le bruit sourd qui l'entoure semble être celui d'une ville, des sirènes, des moteurs, un grondement incertain. Sans cette sensation d'être écrasé au sol, il parait voler, immobile dans les airs, comme en apesanteur au-dessus du monde.

Il se décide enfin à parcourir de ses mains l'espace qu'il occupe et se rend vite à l'évidence : il est plus exigu que ce qu'il pensait dans un premier temps. Une simple plateforme circulaire d'un mètre de diamètre maximum, suspendue dans les airs. Il parvient à se positionner sur le ventre, les jambes en apesanteur et, agrippé au bord, il se glisse délicatement à la limite du vide pour tenter d'en voir plus. Le sol est loin, à plusieurs dizaines de mètres, plus encore peut-être. Il n'est même pas sûr de le distinguer vraiment avec la nuit qui gagne du terrain. Sa plateforme est en fait la section d'un tube immense qui plonge vers le sol. Une antenne géante dont il serait le paratonnerre, s'il parvenait seulement à se redresser et à braver l'ivresse de l'altitude. Maintenant que tout son circuit neuronal est activé, que l'engourdissement de son corps s'éloigne, la peur le saisit et gagne du terrain. La peur et le vertige. Comment s'est-il retrouvé là ? Comment rejoindre la terre ferme ? Ne surtout rien tenter ce soir. Attendre. Encore. Et ne pas tomber.

Nouveau sursaut. Il s'était endormi. Le crépuscule a fait place à la lumière douce du matin. Lui qui a généralement un sommeil agité, au cours duquel il explore, quand il est seul, tous les recoins et les positions pour se réveiller invariablement en boule dans l'angle de la tête de lit, côté gauche... Comment n'a-t-il pas été précipité dans le vide ? Il se redresse, assis face à l'horizon qu'il contemple dubitatif et dans un souffle :

— Qu'est-ce que je fous là, bordel...

Aucun souvenir. Rien. Pas même son nom. Aucun des vêtements qu'il porte ne lui est familier. Chemise claire et veste de costume sombre. Jean et chaussures de ville noirs. Il fouille ses poches à la recherche d'un portefeuille ou de n'importe quel élément qui résoudrait au moins cette énigme. La déception à nouveau. Mis à part ce bout de papier plié en quatre, pas le moindre indice sur qui il est ni où il est. Sur le papier sont griffonnés ces quelques mots :

« Yukon. 2812. Rendez-vous aujourd'hui à 14 h. Je t'attendrai. Frappe trois fois.»

Maintenant que le soleil est haut, il peut enfin scruter la passerelle qui le supporte depuis tant d'heures. Une plaque parfaitement lisse, métallique, reflète les rayons de lumière et se réchauffe peu à peu. En son centre, une petite partie circulaire, comme un poinçon, légèrement enfoncé et pas plus grand qu'une pièce de monnaie. Un bouton ? Il pose son pouce dessus et appuie doucement. Ça aurait été trop simple. Il appuie plus fort, s'aidant pour cela de tout son poids. Pas le moindre mouvement. À bout de nerfs, il s'emporte, crie de rage, insulte l'aspérité, pleure et tape, tape comme il peut sur ce bout de machin qui apparaît comme la seule irrégularité de son espace et qui, pense-t-il, pourrait le sortir de ce mauvais pas. À bout de souffle, il s'accroupit au-dessus et pleure de tout son soûl. Ses larmes débordent et ruissellent sur la plaque puis glissent lentement vers son centre. L'élément central est bientôt submergé sous les flots. De petites bulles se forment, l'eau pénètre par ce passage. Comme dans la tuyauterie d'un évier, le torrent de larmes forme un léger tourbillon, avant que tous les fluides de son désarroi ne soient absorbés.

Un cliquetis, un vrombissement, un mouvement. La plaque se scinde en six parties, à partir du centre, tels les rayons d'une roue, qui, maintenant, s'enfoncent, laissant apparaître un escalier en colimaçon qui s'ouvre sous lui. Il n'a pas le temps de réagir et se retrouve précipité, blackboulé, dans les marches. Le tourbillon de ses larmes fait face à un autre, mais ce coup-ci, tout son corps en pâtit. Par chance, il ne fait que quelques mètres avant de retomber maladroitement sur ses pieds. La descente est vertigineuse et à l'aveugle. Interminable. Chaotique.

Il s'arrête, prend une grande inspiration pour oxygéner son cerveau, ralentir son pouls, respirer de nouveau. Il reprend la descente avec cette fois-ci une autre stratégie : mémoriser l'espace entre les marches, l'angle du colimaçon, l'inclinaison et la colonne centrale autour de laquelle il déroule la pente. Il n'a plus à réfléchir. Descendre. Contrôler son rythme, son souffle. C'est un jeu d'enfant maintenant, son corps est en mode automatique, mais son esprit reste éveillé, tentant de démêler cette situation incompréhensible. Qui ? Quoi ? Où ?

Le choc est d'une violence inouïe. Pris par cette descente infernale, l'esprit déconnecté du corps, il s'est même pris à accélérer. Mais la cloison qui l'arrête net est sans concession. Outre la douleur de la rencontre de son crâne contre l'acier, c'est la vibration qui s'en suit qui le tétanise et lui fait perdre connaissance. Sous le choc, la paroi réagit comme le tube géant d'un orgue de cathédrale et l'onde le foudroie en une fraction de seconde. À son réveil, la résonance est toujours présente et l'acouphène monstrueux lui vrille le cerveau. À tâtons, il palpe autour de lui à la recherche d'une issue. Plus question de respirer ou de réfléchir ; s'il reste une seconde de plus dans cet endroit, son corps tout entier va exploser. Sa main rencontre une poignée, un loquet qu'il actionne en hâte, une porte s'ouvre, la lumière blanche et éblouissante, l'air frais du dehors. Il s'écroule à quatre pattes sur le bitume. Enfin. Enfin sorti de cette geôle.

Le temps de s'habituer à ce nouvel environnement, il reste ainsi prostré, écoutant la ville s'animer autour de lui. Tous ces bruits du quotidien qu'on finit par oublier et ne plus vraiment distinguer. Les véhicules, les pas, des bouts de conversations, des sonneries, des musiques, des vibrations... un condensé de vie, de vies. Une bouillabaisse auditive. La mélodie de l'activité humaine. Il se redresse pour prendre part à cette animation et tenter de résoudre enfin la confusion dans laquelle il est plongé depuis plus de 24 heures.
Un éclair blanc lui foudroie le crâne et l'éblouit. Des voix s’immiscent en lui, des cris. Les siens ? Il se débat, mais ne peut plus bouger. Puis plus rien. Cette sensation s’évanouit aussi vite qu'elle l'a assailli. Il est toujours au sol.
En se redressant, ce qu'il découvre est tout aussi désarmant. La ville est vide, déserte. Ce qu'il entend est comme un enregistrement, pourtant il a l'impression que les sons lui parviennent de partout, le frôlent même. Comme si le monde était là, mais invisible. Comme s'il évoluait dans une dimension ne lui permettant pas de voir, mais seulement d'entendre le monde. Le sentir aussi, car lui parviennent des bouquets olfactifs révélateurs d'où il se trouve : des parfums, des odeurs de bitume chauffé par le soleil, de nourriture de fast-foods, de poubelles, de poussières... La ville, encore.

Dans sa poche, sa main tombe de nouveau sur le morceau de papier griffonné. Il le relit. Sa seule piste. Mais comment se repérer dans ce lieu qui ressemble de plus en plus à un décor. Il cherche autour de lui des panneaux, des indications, des plans de bus, tout ce qui pourrait l'aider. Mais rien de tel. Alors il commence à marcher au hasard des rues, son papier à la main, scrutant tout sur son passage. Il tente à plusieurs reprises de rentrer dans une boutique et d'ouvrir toute porte qui s'offre à lui, mais tout est fermé, verrouillé, inaccessible. Il est désespérément seul. Errant dans un décor de cinéma.

L'éclair à nouveau. Cette fois-ci, c'est si violent qu'il s'écroule à genoux, tient sa tête entre les mains et tente de contenir la douleur. Il perçoit des personnes autour de lui. Elles lui parlent. Non, elles parlent de lui. Il hurle. Plus rien de nouveau...

La ville s'étend à perte de vue et il ne sait plus depuis combien de temps il marche. Pourtant quelque chose vient de changer. Les bruits se sont évanouis, laissant place à un silence étourdissant. Levant les yeux au ciel, il constate que la nuit gagne du terrain. Ce mystérieux rendez-vous n'a plus de sens et il va devoir trouver un abri pour la nuit. Peu à peu les lumières de la ville apparaissent au rythme de l'intensité lumineuse du jour qui s'éteint. Il retombe sur un carrefour qu'il a précédemment traversé. 

— Et merde, je tourne en rond, se dit-il.

Il avait précédemment tourné à droite, il décide de prendre la direction opposée. L'avenue est sombre et pas encore éclairée.

La lumière ! Non ! Cette fois-ci, il ne s'écroule pas au sol et tente de dépasser la douleur. La scène est plus distincte que les fois précédentes. Il est sanglé sur un lit, une lumière si forte braquée sur lui qu'il peine à distinguer les quatre personnes au-dessus de lui, leurs visages dissimulés sous des masques.

Puis plus rien à nouveau. Il est là, seul au milieu de la rue. Il reprend ses esprits et se redresse. À une centaine de mètres luit une enseigne qu'il n'arrive pas à lire à cette distance. Elle clignote au sommet d'un immeuble majestueux, tel un phare au milieu de cette mer de béton.

« Hôtel Yukon. » Voilà ce qui est écrit. Et pour une fois, la porte cède facilement lorsqu'il entreprend de la pousser. Le hall, la conciergerie sont vides et face à lui un majestueux escalier semble mener dans les entrailles du phare. Alors que son pied se pose sur la première marche, un « ding » retentit sur le côté. L'ascenseur qu'il n'avait pas remarqué vient de s'arrêter. La porte s'ouvre et il s’engouffre immédiatement dedans. Le tableau de commande prend presque toute la paroi latérale de l'ascenseur et il ne sait quel bouton actionner. C'est le moment de ressortir son papier :

« Yukon. 2812. Rendez-vous aujourd'hui à 14 h. Je t'attendrai. Frappe trois fois. »

Il peine à trouver le bouton 2812 et, fébrile, il l'actionne. Dans un grondement sourd et un tremblement peu rassurant, l’ascenseur s'élève dans les airs pour une course infernale vers le sommet. Quand il s'arrête et que le sas s'ouvre, apparaît devant lui une unique porte avec le numéro 2812 inscrit dessus. Rien d'autre. Ni couloir, ni corridor. Une porte. Il s'apprête à tourner la poignée pour rentrer quand il se rappelle les indications sur le bout de papier. Trois coups sur la porte. Il guette une voix, une invitation à entrer, mais rien ne bouge derrière la paroi de bois. Il n'hésite pas longtemps à l'ouvrir, car il veut des réponses à tout ce merdier. Comprendre, savoir.

Une chambre d'hôtel donc. Devant lui, un petit couloir. Sur la gauche, une salle de bain et, au bout du couloir, la chambre. Une femme est assise sur une chaise près du lit et lui fait face. Elle a les yeux bandés et sourit en sentant sa présence. Une belle femme en bas et jupe noire, perchée sur de jolis talons et drapée d'un chemisier blanc légèrement déboutonné. Suffisamment pour apercevoir le galbe de sa poitrine.
Il lance un « bonjour » qui se perd dans le silence et dont la réponse est un sourire encore plus intense de la mystérieuse femme.

Il s'approche à pas feutrés jusqu'à se retrouver près d'elle. Elle tend les mains et déboutonne sa chemise dont elle écarte les pans avant d'y engouffrer son visage. Ses narines frétillent et elle le hume d'une grande inspiration. Son visage irradie malgré l'absence de son regard. Sa main glisse sur son entrejambe, attrape son sexe à travers ses pantalons et lâche dans un souffle :

— Baise-moi.

Elle se redresse et ils s'embrassent avec fougue, répandant leurs vêtements aux quatre coins de la pièce sans jamais se quitter des lèvres ou des mains. Ils tombent sur le lit et grognent ou feulent tels deux félins, roulant l'un sur l'autre. À cette lutte consentie, il prend vite le dessus, lui plaquant les mains contre le lit face à lui et, juste avant de se glisser en elle, arrache son bandeau pour plonger ses yeux dans les siens. L'intensité qui se dégage de leurs regards ne nécessite aucun mot. Restent leurs souffles, leurs grondements, leurs gémissements et, à aucun moment, le fil tissé par leur regard n'est interrompu. La baise est intense, propice à un plaisir rapide, mais elle en décide autrement et le bascule soudainement sur le dos, prenant à son tour le dessus. Elle l'agrippe fermement d'une main et le glisse entre ses lèvres avec autant de vigueur qu'il la harponnait l'instant d'avant. Lui s'abandonne de plus en plus et quitte son regard un instant, en fermant les yeux, prêt à lâcher prise totalement. Mais elle veille et le reprend aussitôt. Fermement :

— Regarde-moi !

Il s’exécute sans même réfléchir, complice ou victime consentante de son emprise sur lui. Ça main serre son sexe très fort, un peu trop peut-être, et coulisse sur lui avec vigueur. Lui lutte pour ne pas fermer de nouveau les yeux. Il plonge en elle ; tout s'efface autour. Il n'y a plus que la constellation de son âme à travers ses pupilles à elle et son plaisir imminent à lui.

La petite mort. Ses yeux se ferment.

Des formes furtives, dans un brouillard, dansent. Les ténèbres enveloppent tout à nouveau. Les silhouettes reviennent au rythme des battements du cœur, comme si, à chaque apport de sang frais et oxygéné, la divine pompe amenait la lumière au cerveau...

Arthème Léonard ©






Arthème Léonard ©

Arthème Léonard ©

Arthème Léonard ©

L a piqûre. La piqûre, c'est cette sensation très localisée, cette petite pointe insignifiante sur une grande surface qui sait m...



La piqûre. La piqûre, c'est cette sensation très localisée, cette petite pointe insignifiante sur une grande surface qui sait manifester sa présence. Son intensité est variable, mais est-ce réellement une douleur ? Je ne le crois pas. Ça ne paralyse pas, ça ne foudroie pas et parfois on ne s'en rend même pas compte. Non pas que l'on soit devenu insensible, mais en connaître la cause rend l'esprit plus léger. D’ailleurs, parfois ça démange plus que ça ne pique. Alors on gratte… et là, hummm quel soulagement ! La sensation passe de la douleur au plaisir.

Souvent je me pique. Je ne sais trop si c'est de la maladresse de ma part ou une forme de défi à me balader sur des versants escarpés, entourés de buissons épineux. Le risque est plus grand, forcément. Suffit juste de prendre un chemin plus sécurisé, plat et sans surprises. Mais moi je me fais vite chier dans ce genre de balade. Me revient l'image de Béranger, l'assistant-bibliothécaire qui se flagelle dans sa cellule avec des tiges de rosiers pour expier ses péchés… je n'en suis pas là ! Et je n'ai rien a expier. Pour lui, il ne s'agit plus de piqûre, mais véritablement de douleur, une blessure profonde sciemment provoquée par la concentration et la multiplication.

Je ne cherche pas à tomber dans les buissons, ni même à trébucher sur une épine. Le chemin est juste plus joli, plus riche, plus vivant, plus intense. Plus libre ?

Alors, quand ça pique, c'est une façon de réaliser que je ne suis pas indifférent. Et souvent, je le dis. D'autres fois, je me tais. Juste un petit « aie » intérieur, une petite pause, le temps de réaliser ce qu'il se passe. Et je repars. Et j'ai déjà oublié. Les choses ne glissent pas sur moi et je ne m'isole pas d'elles pensant me protéger en les mettant dans des cases bien hermétiques. Je pourrais couper les buissons, me direz-vous, en tous cas les épines qui dépassent ? Bah non ! Je n'ai aucune raison de les contraindre, ces épines ! C'est aussi leur liberté qui implémente la mienne.

Bon, quand je trébuche - parce que ça m'arrive aussi, hein ! - quand je trébuche, je fais moins le fanfaron. Mais bon, je me relève quand même et je fais juste un peu plus gaffe où je mets mes pieds. Et l'âge avançant, j'apprends de mes expériences… enfin j'essaie.

Je vous laisse, je reprends mon chemin. Et comme j'étais en train de vous causer, j'ai pas fait gaffe et j'ai frôlé une épine. Je ne suis pas indifférent… euh, ça pique, je veux dire.

Arthème Léonard ©

Arthème Léonard ©

Les paysages qui défilent, la vitre qui me maintient dans un aquarium et me coupe du paysage olfactif... Je dois faire un gros effort po...


Les paysages qui défilent, la vitre qui me maintient dans un aquarium et me coupe du paysage olfactif... Je dois faire un gros effort pour retrouver ces odeurs de terres argileuses cuites au soleil, cette végétation déjà grillée par l'été capricieux, l'iode léger poussé par un vent chaud. Je ne suis plus qu'un témoin contemplatif d'un paysage, maintenant vide de ses sujets...

Et sans ce petit merdeux qui téléphone depuis une heure à voix haute à sa meuf pour lui dire grossomerdo :

— tu es pas la plus belle enfin si t'es la plus belle quoi que je me suis déjà tapé des meufs super moches je t'aime bébé parle plus fort j'entends rien tu parles dans le vide...

Pendant qu'elle, visiblement discute sur Facebook en même temps et lui rapporte les commentaires des autres interlocuteurs... Tout ça avec une voix bien pleine, histoire que tout le wagon réalise à quel point c'est un cador, car il a une meuf !

Sans ce merdeux, disais-je, je laisserais mon esprit s'envoler, divaguer, s'attacher à laisser passer lentement cette boule qui m'étreint depuis le matin même de mon départ. Au fil des paysages qui évoluent et me rapprochent d'autres bonheurs encore incertains.

Là tout de suite, j'ai peur.

C'est irraisonné, irraisonnable et certains me diront par empathie que c'est tout à fait compréhensible. Alors j'écris. Je cris sur mon carnet Moleskine, l'outil indispensable quand on est auteur... enfin, j'aurais bien aimé. En fait de Moleskine, je cris sur l'emballage de mon sandwich, pour éviter de me lever et de crier sur l'autre con au bout du wagon qui ne comprendrait même pas la raison de mon courroux.

Je sors de mes délires un instant, emporté par un retour brutal de tous mes sens. Un mélange de tarte tatin et de Dermophil Indien vient de s'asseoir à mes côtés. Reprenons. Donc : le soleil haut et chaud, les buissons grillés, la terre rouge et craquelée et parfois des bouts de mer entre deux collines, embaumés par la cannelle, la pomme et le Dermophil Indien.

Franchement, de quoi je me plains !

Fiuuu, foutcha, mazette !!! Ce n'était pas juste une brise... mais bien un ouragan !!! D'où je suis, j'ai la certitude que même après les 6 heures de train qui m'attendent, aucune odeur de sueur ne va réussir à parvenir à mes narines. Et pourtant, on est au moins 50 dans ce caisson. Merci mademoiselle ! Vous êtes ma marraine la bonne fée, Marie machin chose, ma bonne étoile ! Bouddha, c'est toi ? Mon bouddha est de retour, alléluia ! Tout n'est donc pas perdu, l'espoir renait enfin grâce à la tarte tatin. Venez là que je vous embrasse !

Euh, c'est peut-être empoisonné ? On me tend un piège ? Une épreuve de plus ?

J'ai peur, je vous dis.

Je me ravise donc. Elle ne connaitra pas la fougue et l'indécence dont je peux être capable. Quant à moi, je m'évite une baffe et un possible coma diabétique.

Le train continue sa route. Il semble donc que le conducteur n'ait pas perdu connaissance après le passage de l'ouragan. C'est bon signe. Les paysages ont vite changé pour laisser place à la grisaille. La météo me confirme qu'il pleut sur ma destination. Me reviennent les mots de Paul... Paul Verlaine :

Il pleut sur mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?

Pas de transfert, pas de projection.
Je suis juste mélancolique ce soir.
La peur est déjà en train de se dissiper.
Je sais déjà que demain.


Arthème Léonard ©

Arthème Léonard ©

 Arthème Léonard © Un hall de gare, une salle de spectacle... qu'importe. Un lieu de passage, de foule en transhumance. Un personn...

 Arthème Léonard ©

Un hall de gare, une salle de spectacle... qu'importe. Un lieu de passage, de foule en transhumance. Un personnage, homme ou femme, qu'importe. Il est en colère, je vais l'appeler, La Peur. La Peur arrive en hurlant, ouvrant son manteau qui dissimulait une ceinture d'explosifs.
 
La Peur : Je vais tout péter, je vais tous vous tuer !! Vous m'entendez !?? Vous allez tous crever !!!

Panique des quidams présents qui se chevauchent, se bousculent, piétinent les plus faibles pour accéder à une échappatoire qui n'existe pas. Arrive un second personnage, Joe, alerté par les cris.




Joe : Ola, c'est quoi tout ce raffut !

La Peur : Je vais tout péter, je vais tous vous tuer !

Joe : Ça, j'ai bien compris... c'est pas une raison pour gueuler !

La Peur : (hurlant plus fort) Je vais tout péter, je vais tous vous tuer, je vous dis !!!

Joe : Ok, ok. Et pourquoi vous voulez faire ça d'abord ?

La Peur : Euh... ben je sais pas... C'est parce que... On m'a dit que vous, enfin votre façon de... On m'a demandé de le faire ! Voilà !

Joe : Mais, je ne vous ai rien fait, moi ? Je veux dire, personnellement... Les gens qui sont là, terrorisés, couchés à même le sol... ce lieu, cette ville, ne vous ont rien fait. Si ? Quelqu'un vous a fait du mal ici ? Vous voulez que je l'appelle ? Qu'on en discute tous ensemble ?

La Peur : Non. Je ne discute pas avec vous, vous êtes tous des mécréants ! Je vais tout faire péter, je vais tous vous tuer ! Vous ne respectez rien, vous ne méritez pas de vivre !

Joe : Et ça vous est venu comme ça ? Comme une illumination ? En tuant ceux qui ne pensent pas comme vous, le monde ira mieux. Vous croyez ?

La Peur : Sur Internet, ils ont dit de tout péter !! C'est la seule solution pour se faire entendre et respecter qu'ils ont dit.

Joe : Je vois. Ah, le respect... Une fois que tout le monde sera mort, c'est sûr que ce sera plus facile pour vous... Plus personne pour vous contredire, pour vous parler, vous regarder, vous écouter... Plus personne pour vous respecter non plus, du coup.

Joe s'apprête à bouger, mais La Peur, très nerveux, la met en joue avec une arme de poing.

La Peur : Ne bougez pas où je vous tue !

Joe : Au point où on en est... Mourir pour mourir... Mais n'ayez pas peur, je vais juste chercher quelque chose. Quelque chose pour vous.

Joe s'éloigne un instant, disparait et revient avec un sac.

Joe : (grand sourire) J'ai des cadeaux pour vous.

La Peur : Hein ? Ah bon ? Mais je vais tout péter, ça se fait pas !

Joe : Eh bien, il faut croire que si. Les choses ne sont pas forcément telles qu'on se les imagine... Alors, regardez, j'ai des livres d'histoire, de littérature, un peu de philosophie, de la poésie, des places pour aller au théâtre et à l'opéra, des films, des bons pour des voyages aux quatre coins de la planète. Voilà... C'est pour vous. Et c'est gratuit ! Revenez me voir dans un an, quand vous aurez tout fait. On discutera de tout ça.

La Peur : C'est un piège ! Vous croyez que je suis un idiot, c'est ça ? Je vois clair dans votre jeu ! Vous dites que vous me faites un cadeau et par-derrière vous me piégez !!! Vous m'aurez pas, je vais tout péter !!

Joe : Comme vous voulez. C'est vous qui avez les armes, alors c'est vous qui décidez... Mais le contenu de ce sac est bien pour vous. À vous de voir... Je vous le laisse là.

Joe pose le sac, tourne les talons et repart par où il est venu. La Peur le suit du regard, sans bouger, sans même réagir. Ses yeux se portent sur le sac, puis balayent l'espace autour de lui. Le sac. L'espace. Le sac. L'espace... Tout le monde est parti, a déguerpi, il est seul. Tout seul.

Arthème Leonard ©

Arthème Leonard ©

J 'ai longtemps cru que c'était une évidence. Aimer. C'est là, ça nous prend, ça nous enveloppe, ça nous étourdit, ...



J'ai longtemps cru que c'était une évidence. Aimer. C'est là, ça nous prend, ça nous enveloppe, ça nous étourdit, ça nous palpite, ça nous brûle, ça nous désirs, ça nous plaisirs...
Et puis tu m'as demandé ce que signifiait pour moi ce mot, quelle définition, quel concept je pouvais imaginer autour de ce simple verbe : aimer. J'ai besogné, car l'enjeu était de taille. Sans doute aurais-je dû te répondre dans l'instant, t'éblouir d'une brillante réponse qui aurait annihilé tes propres doutes... Ma répartie est toujours efficace, mais après, quand il est déjà trop tard. Il était déjà trop tard. Ma réaction a été de te dire que j'étais incapable de définir cette... cette chose qui relevait du sensitif et qui souvent échappait à toute logique. J'étais sincère. Je le suis toujours. Pendant des semaines, inconsciemment d'abord, puis de façon plus concrète, j'ai réfléchi... réfléchi à ce que moi, Arthème, je mettais derrière ce mot : aimer.

Alors j'ai cherché, partant d'abord de l'objet de cet amour. Qu'est-ce que j'aime ? Qui j'aime ? Mais très vite, et sans doute parce que c'est ce que soulevait ta question, la notion du lien entre l'amour et l'engagement m'est apparue. L'état amoureux, c'est ce truc, ce machin, ce trouble émotionnel qui nous enveloppe, nous porte, qui est propre à chacun et si difficile à décrire et dont les mécanismes qui l'animent restent mystérieux. A-t-on vraiment besoin de savoir ce qu'il en retourne ? Il y a évidemment des raisons factuelles qui nous font tomber amoureux, mais elles seules ne peuvent déclencher ce bouillonnement intérieur (extérieur aussi parfois...). Or, cet état varie. Pour plein de raisons, rationnelles ou non. 

L'engagement amoureux, c'est autre chose, même si l'état amoureux en est le ciment. S'engager, c'est aussi accepter les variations de cet état amoureux, de ne pas dogmatiser la relation et construire...

J'ai découvert par hasard le polyamour. Ça m'est tombé dessus, je n'ai rien demandé, rien cherché, c'est arrivé et j'ai accepté la chose. Je n'ai fait de mal à personne, trahi personne, juste aimé. Différemment peut-être, mais avec une intensité et une sincérité égale. Aimer pluriel, multiple, demande une sorte de hiérarchisation ou plus exactement une organisation dont l'enjeu principal est de tenir ses engagements. Chacun d'entre eux. Mais eux aussi peuvent être multiples. Les engagements.

Et l'exclusivité ? L'exclusivité est une tentative de la morale pour nous rattacher à des valeurs de la chrétienté, dont nous peinons à nous défaire, tous. Les autres religions laissent certainement les mêmes scories... On sous-entend que, sans exclusivité, il n'y a pas de respect, mais une trahison. Mortelle qui plus est. Le monothéisme au service du couple : si tu aimes d'autres dieux (qui sont assurément des sous-dieux), tu tombes dans un trou direct aux enfers. La classe !
J'ai expérimenté cela. Pas par jeu ou par défi. J'ai eu le sentiment que d'autres choses s'ouvraient à moi, comme si le sentiment amoureux repoussait des murs invisibles qui le contenaient. En aucun cas je ne dénaturais mes convictions ou ne faisais souffrir autrui.

En présence de la personne que j'aime, l'exclusivité est un concept presque déplacé... je suis avec elle, et j'y suis entièrement, pleinement. Ces questions d'amours plurielles, on ne se les pose pas quand il s'agit de l'amour que l'on porte à ses enfants. Parce qu'évidemment, c'est le sexe qui pose problème... Coucher, c'est tromper, trahir. Bouh ! Vade retro satanas, salaud, mécréant... 
Or, ta question concernait le mot aimer et non le mot baiser.

J'ai deux enfants. Le premier est arrivé comme un cadeau, je découvrais émerveillé le fait de devenir papa et ce lien indescriptible qui m'unissait à lui (Je confirme que ceux qui n'ont pas d'enfant, ne se font qu'une idée théorique de ce dont je parle...). À l'arrivée du second, je me suis posé les questions suivantes : avec tout cet amour que je donne, comment vais-je être capable de le partager ? Vais-je trahir mon premier enfant en en aimant un autre ? Bien sûr que non. Cet amour est plein, il ne se divise pas. Il s'ajoute. C'est déjà une forme de polyamour...

Je fais partie de ces gens qui aiment aimer, je crois. Ce qui ne revient pas à dire que la personne (ou les personnes, donc) sont dénaturées, déconsidérées... ce sont elles l'objet de ce sentiment si fort et elles le restent. Mais j'aime ce sentiment, je le trouve beau, pur, altruiste, bienveillant, humaniste. D'aucuns me trouveront "fleur bleue". J'assume, et cela ne me rend pas plus naïf pour autant. Fragile peut-être. Exposé en tous cas. Mais bordel que c'est bon !

Aimer, c'est un élan vers l'autre, c'est un don de soi, s'ouvrir entièrement dans une confiance aveugle, mais c'est aussi être curieux de l'autre, se nourrir de lui ou d'elle, d'apprendre, de découvrir, d'expérimenter... à deux (au moins...). Partager, échanger... ce n'est pas un échange exclusif, mais un échange privilégié et donc unique.
Je l'imagine lisant ces lignes, attentive et souriante. Je m'imagine me faufilant à pas feutrés derrière elle, soulever sa crinière flamboyante et déposer un long baiser dans son cou, profitant de l'instant pour la respirer et saturer mes récepteurs olfactifs de son empreinte. Puis disparaître. Aimer, c'est libérer. Pas attacher.

Pour paraphraser Cyrano, voilà ce qu'à peu près, ma chère, j'aurais pu te dire si j'avais eu les lettres et l'esprit d'à-propos... Je ne l'ai pas eu. Aussi parce que cela aurait souligné les directions divergentes que nos routes prenaient, depuis un temps certain déjà. Et que je n'étais pas prêt ce jour-là à le réaliser ou à l’accepter. Mais ce ne sont que des routes et l'essentiel est préservé.

à vous, mes essentiels...

Arthème Léonard ©

Arthème Léonard ©

  dessins de Marc-Antoine Mathieu ©  Feint l'allégeance. Un fidèle compagnon, Gage et engagé.

  dessins de Marc-Antoine Mathieu ©

 Feint l'allégeance.
Un fidèle compagnon,
Gage et engagé.

Arthème Léonard ©

Arthème Léonard ©

P arce que certains lieux ont plusieurs vies. Je pense à des lieux publics, des lieux de passage qu'on utilise presque quotidiennem...

Parce que certains lieux ont plusieurs vies. Je pense à des lieux publics, des lieux de passage qu'on utilise presque quotidiennement et auxquels on attribue une fonction très précise. Sauf que l’activité humaine, même dense, se relâche parfois. Qu'en est-il de ces lieux ? Que deviennent-ils ? À quoi ressemblent-ils une fois que nous avons déguerpi ? Pour nous, ils n'existent plus, on les a consommés et la digestion est rapide, expéditive même. Une fois la porte franchie, zou ! À peine quelques scories

Pourtant, je connais un endroit, qui, une fois éteint aux yeux de tous, renaît dans l'indifférence la plus totale. Alors qu'il est déjà le chantre de l’imaginaire quand on l'anime, une fois délaissé de ses occupants, il devient l'Arche dans laquelle s'exprime une énergie créatrice étourdissante. Je ne deviens pas mystique, rassurez-vous ! Il faut avoir la clé du sésame pour découvrir un tel lieu. J'ai cette chance. Ceux qui ont déjà vécu cette expérience comprendront très bien à quoi je fais allusion. Un théâtre. Un théâtre vide. Je pourrais dire : un théâtre la nuit. Pour ajouter un côté mystérieux… Mais bon, un théâtre est conçu sans fenêtres et si bien isolé qu’aucun élément du monde extérieur n'interfère. Imaginez ce chaudron de vie et de clarté, plongé dans la pénombre et le silence. L'odeur de poussière, les moquettes profondes, les velours usés accrochant sous la caresse des doigts, et ces bruits. Tous ces bruits. Les craquements laissant penser à des visiteurs cachés mais qui ne sont que la respiration du théâtre. Il dort, mais on l'entend respirer.

Je t'ai dit que j'avais une surprise pour toi. Comme moi, tu es contemplative et nul doute que tu vas goûter cette expérience. Tu peux ouvrir les yeux maintenant.

Nous sommes là, au cœur de la salle, silencieux. Je te vois sourire dans l'ombre, alors que tu contemples la coupole qui nous surplombe à plusieurs dizaines de mètres. La voûte céleste n'a qu'à bien se tenir, car ce que nous admirons est tout aussi majestueux et infini. Ce soir, nous sommes les fantômes du théâtre.
Je connais bien les lieux et ses moindres recoins. Agrippant ta main, je t’entraîne dans un dédale de couloirs, d'escaliers, de pièces et de culs-de-sac… Je ne cherche pas à t'éblouir, ni à te montrer à quel point je connais, à quel point je sais. Ce ne sont pas les mots qui m’intéressent ce soir, car je ne les ai pas pour te décrire cette partie de moi. Mais là, dans l'antre, au cœur, je veux que tu sentes, ressentes et moi, je veux le partager avec toi.

Je tiens toujours aussi fermement ta main. Peut-être que j'ai peur que tu te perdes, ou de te perdre… Nous voici en coulisse. Les rideaux et prendrillons pendant de partout sur la scène. Ici et là quelques perches et projecteurs, mais le plateau est bien dégagé et la pénombre laisse à penser que l'étendue devant nous est infinie.

— Il est tout à toi. Vas-y, fais ton entrée. Fais ce que tu veux. Ici, tout est possible.
Je te lâche la main et sans même me regarder, tu avances doucement, puis de façon plus affirmée. Ta main caresse le rideau, tu sautilles maintenant en te dirigeant vers le milieu du plateau. Tu n'es plus qu'une ombre pour moi, mais je t'entends rire. Je t'imagine danser, virevolter. Je reste en coulisse, comme si une barrière invisible m’empêchait de te rejoindre sur scène. Un bruit sourd, puis le silence.

Je me précipite sur le plateau en t’appelant, mais je ne vois rien. Je tâtonne dans la pénombre, hésitant, quand une main mon poignet et me plonge vers le sol. C'est sur toi que je m'effondre. Toi et ton sourire qui me dit :

— Embrasse-moi.

Docile comme je suis, je m'exécute, avant de te glisser dans l'oreille :

— Embrase-moi.

Il faut souvent peu de temps pour allumer la mèche entre nous et je vois bien à ton œil qui frise que ma proposition résonne admirablement. Nous roulons maintenant sur scène dans un ballet de caresses, de baisers, de frôlements, de frottements… mais pas d'entrechats.

Je me redresse et te tire vers moi, car j'ai une petite idée de ce que je veux. Je te colle à l'imposant rideau de scène en velours, je sens aussi sa caresse sur ma peau. Ton envie n'est pas moins grande, car déjà tes mains agrippent le tissu, tu cambres tes reins, ondule des fesses et le regard que tu me lances, bouche légèrement ouverte, est sans équivoque. Je saisis fermement tes hanches et me colle à toi. Ma queue tambourine, prise en étau dans mes pantalons et écrasée par ton postérieur. Je ne mets pas longtemps avant de la sortir de son étui. Mais avant de te pourfendre, je me penche sur toi pour te glisser autre chose :

— Je vais te baiser.

Sans autre forme de procès, je me glisse en toi directement jusqu'à la garde. Je ne peux que constater que j'étais chaudement attendu. Nous laissons échapper un premier râle alors que mon ventre touche tes fesses et que ma queue est entièrement engloutie. Pas de sensualité ce soir, nous sommes dans l'intensité, l'animalité. Alors que je coulisse en toi avec vigueur et que tes mouvements m'y invitent, nos cris et nos gémissements résonnent, s'amplifient dans le théâtre vide. J’empoigne ta crinière et intensifie la cadence, sentant le plaisir monter. C'est ce moment que tu choisis pour me repousser d'un coup de reins. Tu m'attrapes par les pans de ma chemise et avec dextérité me colle au sol.

— C'est moi qui vais te baiser.

Elle s’accroupit sur moi, agrippe ma queue et après quelques mouvements de frottement contre son clitoris, elle me glisse en elle. Je peine à bouger dans cette position, mais je sais qu'elle aime me sentir à sa merci et agir sur la montée de mon plaisir. Je ne m'en plains pas. Pendant qu'elle me chevauche, mes mains s'accrochent tant bien que mal à sa robe, mais les mouvements ne facilitent pas les choses… Je la regarde. Elle est belle. Un énorme spasme la saisit et je sens ses cuisses se resserrer sur moi comme un étau. Puis vient le relâchement quand elle vient se glisser près de moi, ventre à terre. Je n'ai pas joui, mais qu'importe, ce moment est magnifique.

Dans un souffle, je l'entends dire :

— Bordel…

Rideau.

Arthème Léonard ©

Arthème Léonard ©

  C ontraster l'ombre,  Inspirer la lumière. Et clair est l'obscur...

 
Contraster l'ombre, 
Inspirer la lumière.
Et clair est l'obscur...

©Arthème Léonard

©Arthème Léonard

— Salut toi. — ... — Comment tu vas ce matin ? — ... — Alors ? T'es prête ? C'est le grand jour. The big day !!! — ... ...

— Salut toi.
— ...
— Comment tu vas ce matin ?
— ...
— Alors ? T'es prête ? C'est le grand jour. The big day !!!
— ...
— Héhé ! Eh oui, beaucoup de choses vont changer. La face du monde va être modifiée. Un univers entier qui va s'ouvrir à toi, à moi, à nous. À d'autres aussi, sans doute... Il va nous falloir redécouvrir toute une partie de n...
— ...
— Bah oui quand même.
— ...
— Ooooh, t'es chafouine toi, ce matin…
— ...
— Je le vois bien, t'es toute flagada.
— ...
— Allez, viens là que je te serre contre moi.
— ...
— Je comprends que ça te fasse flipper… moi aussi, tu sais. Je fais le mariole, mais je ne sais pas ce qui nous attend vraiment.
— ...
— J'ai entendu tout et n'importe quoi là-dessus. Bon, je laisse de côté les horreurs que certains peuvent raconter… mais quand même, je suis incapable d'imaginer concrètement comment ce sera après.
— ...
— Et toi ? T'essaye de t'imaginer ? De te projeter ? Tu seras au premier plan…
— ...
— De toute façon, on n'a pas le choix. On n'a pu le choix.
— ...
— On a essayé de gagner du temps, de faire autrement, de trouver des moyens alternatifs… mais là, on ne peut plus reculer.
— ...
— De toute façon, je suis sur qu'on va arriver à dépasser ça. Quoi qu'il arrive après. Notre lien est si fort. On est collés l'un à l'autre tout le temps, et ce n'est pas près de changer ! Bordel !
— ...
— Pfffff ! C'est douloureux. C'est déjà douloureux…
— ...
— Oui, ça va sans doute être pire pendant un moment, mais ça va s'estomper, avec le temps. Ensuite, on aura un nouveau départ. C'est ce qu'on souhaite, c'est ce qu'on a décidé, ensemble. On ne peut plus reculer maintenant.
— ...
— Allez, viens là. Arrête de bouder. Viens contre moi. Une dernière fois…
— ...
— Je te promets de faire attention.
— ...
— Regarde ! Tout doucement… voilà…
— ...
— Ben quand même ! Enfin ! Te voilà plus vaillante !
— ...
— Je voudrais te remercier pour tous ces moments…
— ...
— OK, je me tais
— ...
— Hum…
— ...

____________________________________

Quelques heures après, nous y sommes. Nos adieux ont été déchirants, malgré notre bienveillance… Les larmes ont coulé et couleront encore.
Les quelques quidams qui sont là ne fanfaronnent pas non plus et chacun, engoncé dans son fauteuil, regarde ses pieds.
Nous sommes en avance, comme toujours dans les moments importants. Nous avons erré sur le parking avant de monter et de nous présenter à une heure raisonnable.

Salle d'attente. Un lieu qui porte bien son nom. Un lieu moche, où le regard scrute chaque détail. Du mobilier aux affiches, des gens présents aux magazines d'actualités forcément périmées. Dans un lieu comme celui-là, comme j'ai le temps, je me mets souvent au défi d'emmagasiner, de charger dans ma mémoire, un maximum d'informations : le contenu des affiches, le nom des revues, les couleurs, le visage des gens, les odeurs... Comme une sorte de test de super agent secret.

C'est un jeu que je pratique souvent, dans la rue, aux terrasses de café. Il nourrit mon imaginaire.

Mais dans une « salle d'attente », il se passe un phénomène mystérieux… Malgré le silence, propice à la concentration, malgré le temps dont nous disposons souvent, dans un tel lieu, quelques heures à peine suffisent à effacer entièrement ma mémoire. La « salle d'attente » serait une sorte de no man's land, un lieu où la vie serait suspendue, une sorte de pause existentielle. Une attente. Essayez, vous verrez.

On nous appelle enfin. Après un contrôle d'identité, quelques paperasseries réglementaires, je passe aux toilettes. Fermez les yeux et imaginez…
Jongler dans les w.c. après l'avoir badigeonnée de crème anesthésiante... Très efficace, cette crème… Vraiment très. Le protocole veut qu'ensuite j'enveloppe la belle endormie dans un préservatif. Un cocon dans lequel elle s'endormirait. Elle s'endormira.

Imaginez… Imaginez, messieurs ! Et mesdames… transposez ! Mais imaginez !!
Essayez d'enfiler un préservatif sans érection. Déjà… chapeau ! Maintenant, ajoutez l'impression que cette excroissance qui sort de votre pubis n'existe pas. N'existe plus. Vous la voyez, mais vous ne la sentez plus. Du tout. Elle a déjà disparu. Voilà donc où j'en suis, avant même l'intervention. Alors je ris. Je ne sais plus vraiment. Je crois que j'ai ri.

Un prépuce plus tard, je vais bien. Une nouvelle bite, avec laquelle j'apprends à vivre... Et je commence à y trouver plein de délicieux avantages.


©Arthème Léonard

©Arthème Léonard

L a voiture filait à vive allure et, avec la fenêtre ouverte, on entendait bien les cylindres ronronner sous le capot. Le concessionnaire ...


La voiture filait à vive allure et, avec la fenêtre ouverte, on entendait bien les cylindres ronronner sous le capot. Le concessionnaire avait usé d'arguments imparables, bien que très discutables, pour lui vendre cette voiture :

- C'est la version française de la Ford Mustang GT de Steeve McQueen !

Il aurait bien aimé que ce soit vrai, mais son salaire ne permettait à Léo que de rêver au volant de la Ford Taunus Coach blanche. À part ce petit détail, il avait fière allure, fenêtre ouverte, bras sur le rebord de la porte, fonçant vers la mer. Son rêve américain, en Californie sablaise...
En cette fin de journée estivale, le soleil rasant surplombait les dunes cachant l'océan et irradiait tout le paysage de cette couleur orangée qui annonce le crépuscule.
Comme James Dean dans La Fureur de vivre, comme Marlon Brando dans L’Équipée sauvage, comme Steeve McQueen dans Bullit, il voulait contempler des étendues sauvages, l'horizon sur les dunes surplombant l'océan... Imaginez la scène :
la Taunus, le nez tourné vers la mer au sommet de la dune. En dessous, la plage, désertée à cette heure, puis l'Atlantique à perte de vue. Le moteur éteint, la portière conducteur ouverte pour entendre Miles Davis crépiter dans l'auto-radio. Léo, assis sur son capot encore chaud, le dos contre le pare-brise, comme installé dans une chaise longue, guettant le dernier rayon du soleil disparaissant dans l'océan. Et glissée entre ses lèvres, l'ultime cigarette des cow-boys vendéens, la Lucky Strike française... une Gauloise brune sans filtre.
En attendant, la voiture vrombit. Elles ne lui semblaient pas si loin, les dunes. Léo connaît cette route par cœur. Il l'a faite à pied, en vélo, en cyclomoteur et aujourd'hui à bord de sa propre Mustaunus. Les arbres ont maintenant disparu, la forêt de pins se reflète dans les rétroviseurs... C'est peut-être ça qu'on appelle le rayon vert. Les dunes toujours devant lui, comme un rempart avant l'infini maritime, le paysage se compose d'une grande étendue de sable d'où émergent quelques touffes d'immortelles. L'iode envahit l'air. Léo s'en remplit les poumons et se laisse aller à de douces rêveries.
Un souvenir. Un rêve peut-être ? Une sortie au cinéma avec son père...
« Aujourd’hui, l’entrée me rappelle plus celle d’un boxon que d’un cinéma. Façade étroite, mauve, avec un serpentin lumineux en entête au-dessus des nôtres. Entrée en couloir mauve ou marron. À gauche, deux affiches pour deux films au choix : Quo Vadis et Le Voleur de bicyclette. À droite dans une alcôve, une machine qui distribue des glaces. On met une pièce et cela autorise d’ouvrir une trappe donnant sur un minifrigo où trône le déjà célèbre Miko au chocolat. À côté, les toilettes. Passé la caisse : "Bonjour madame, j’ai huit ans !", arrivée dans un hall qui tient plus d’une usine désaffectée que d’un hall de cinéma. Des affiches et des photos au mur, une odeur de papier moisi, forte. Un toit en tôle, des fissures au mur. Comme nous, beaucoup de monde vient voir Le Voleur de bicyclette. Le visage au niveau des fesses des quidams, je serre la main de mon père très fort. Il faut attendre… Je ne sais pas trop quoi, mais j’attends, pensant au moyen d’obtenir le Miko au chocolat en sortant du cinéma. Un murmure, les gens avancent… nous aussi. La salle est minuscule. Noir, murmure, bruit de machine, son, lumière, le film commence. Le cinéma commence. En sortant, j’ai oublié de demander mon Miko au chocolat. Ce jour-là, je n’ai pas eu envie de devenir acteur. J’ai cassé ma tirelire pour offrir un vélo à mon père. »
Un bruit violent le sort de ses pensées. La mélodie du 4 cylindres a fait place à un vacarme assourdissant. Des cliquetis dans tous les sens et une épaisse fumée blanche s'échappe du capot avant de la Ford. Léo enfonce la pédale de frein et s'arrête sur le bas-côté. La tête contre le volant, il soupire un grand coup. Cette journée commençait si bien ! Avant de descendre de l'habitacle, il actionne la manette sous le volant pour libérer l'ouverture du capot. Dans un dernier rugissement, le moteur crache un nuage dense et huileux.
Léo regarde sa belle mécanique à l'agonie et, devant le désastre apparent, se redresse pour quérir de l'aide aux alentours. La forêt a disparu de l'horizon, les dunes paraissent aussi éloignées qu'à son départ, comme s'il avait roulé sur place. Autour de lui, il n'y a que du sable et cette route toute droite qui semble aller de nulle part vers l'infini. Pas âme qui vive, à des kilomètres. La nuit ne se décide toujours pas à tomber, le temps semble suspendu et le seul bruit environnant est le ressac de la mer que l'on entend très loin, un grondement sourd.
Maintenant que la fumée est dissipée, Léo fouille dans le coffre arrière à la recherche de ce qui ressemble à une trousse à outils, de fortune. Il y trouve en effet un chiffon, deux ou trois clés, tournevis, pince. Faisant appel à son bon sens pratique et à ses connaissances en bricolage, il s'improvise mécanicien et tente de repérer la raison de tout ce foutoir qui vient de mettre à mal son rêve californien.
Alors qu'il est penché sur son moteur, une main vient se poser sur son épaule et une petite voix résonne :

- S'il vous plaît, monsieur...

Léo se redresse en sursaut et se cogne contre le capot ouvert. Le choc est violent et il s'affaisse doucement au sol, le dos contre la roue avant, se tenant la tête entre les mains. Il lui faut quelques longues secondes pour retrouver ses esprits. Il ouvre alors les yeux, mais sa vision est encore troublée par les nébulosités de son moment d'inconscience. Il ne distingue qu'une forme sombre penchée sur lui et toute cette lumière qui frappe l'intérieur de sa boite crânienne.

- Tenez, buvez ça.

L'eau coule comme un torrent dans sa bouche, déborde, trébuche, il peine à déglutir. Bien qu'il soit vite rassasié, l'eau ne cesse de couler ; il voudrait se débattre pour reprendre son souffle, crier pour qu'on arrête, mais son corps ne réagit plus. Léo perd à nouveau connaissance.

- S'il vous plaît, monsieur… réveillez-vous.

Léo s'éveille en un sursaut. Tourne rapidement sa tête dans tous les sens pour se repérer, pendant que ses yeux s'habituent à la luminosité. Il sent la chaleur du capot contre son dos. Face à lui, l'océan.

- Monsieur ?

Léo sursaute à nouveau. Son cœur bondit dans sa poitrine. Au pied de la voiture, un petit garçon le regarde et lui sourit. Un petit garçon aux traits familiers. Pourtant il ne le reconnaît pas.

- Monsieur ?, lui dit-il à nouveau en lui tendant la main. Et ce sourire enchanteur qui rayonne autour de lui.
Léo attrape la main tendue et suit le petit garçon qui le guide en direction de l'océan. Ils n'échangent pas un mot. Léo sent la main du petit garçon qui tient la sienne fermement, comme s'il avait peur qu'elle lui échappe. Le vent souffle légèrement ce jour-là, un vent chaud qui soulève par légères bourrasques, des essaims de grains de sable. Léo se sent bien, il aime cet endroit. Il aime la sensation de ce sable chaud qui glisse entre ses orteils alors qu'ils progressent vers cette étendue magnifique. Le bruit du ressac est maintenant très présent et l'iode remplit ses narines, puis diffuse dans tout son corps, déclenchant des sensations indescriptibles de bien-être, comme un shoot.

Le sable devient humide et sa chaleur a disparu. L'océan est sous ses pieds et Léo progresse doucement. Tellement concentré sur ses sensations maritimes, il réalise seulement maintenant qu'il ne tient plus le petit garçon dans sa main. Il se retourne et le voit sur la berge qui lui sourit. Le petit garçon lui parle, mais il n'entend plus rien à cause du bruit des vagues. Léo voudrait faire demi-tour, mais irrémédiablement, il continue de progresser dans cette étendue liquide et salée. Bientôt l'eau lui arrive aux épaules. Le petit garçon est toujours là à le regarder avec ce sourire si bienveillant. Une vague surgit de nulle part, jaillit devant Léo…

- Tout va bien, monsieur ?

Léo se réveille d'un bond. Le temps de réaliser qu'il est dans sa voiture, quelqu'un frappe sur sa vitre.

- Monsieur ? Gendarmerie nationale. Vous allez bien ?
- Euh, oui, je commençais à m'assoupir et j'ai préféré m’arrêter pour dormir un peu.
- Vous avez bien fait. Si vous le souhaitez, il y a un hôtel un peu plus loin. C'est peut-être plus prudent avec les enfants ?

Léo se retourne et voit ses deux enfants assoupis sur la banquette arrière. Il fixe la place entre les deux, désespérément vide. Étrangement l'habitacle se remplit d'une forte odeur d'iode. Léo ferme les yeux, les larmes dégringolent de ses paupières. Il entend enfin la voix du petit garçon.

- Tout va bien se passer Papa. Je t'aime.

La voiture file à nouveau.



Fourni par Blogger.